Jacqueline de Romilly

mardi 21 décembre 2010
par  Jean Charvoz

J’apprends ce dimanche la triste nouvelle de sa disparition.

Je savais bien qu’un jour il faudrait penser à elle au passé, et se découvrir privé de ce savoir, de ce regard et de cette vision d’une portée extraordinaire.

Chaque fois qu’elle parlait de la Grèce et du monde antique, j’avais l’impression de lire dans ses yeux extraordinaires ce qu’elle voyait, elle, véritablement, j’en suis certain. La plupart des gens cherchent l’éternité dans le mauvais sens, vers l’avenir, elle l’a trouvé dans ses recherches et la connaissance d’un passé passionnant. Et quelle voix…

Elle a pour nous tracé des raccourcis d’une clarté éclatante, mieux qu’un phare qui n’éclaire qu’ici et maintenant. Elle a identifié les racines même de la pensée et de la société occidentales. Ses lectures au second, au troisième, au nième degré des épopées, des pièces de théâtre et des écrits des grands auteurs grecs, les rapprochements, les liens qu’elle savait rendre lumineux projettent vers nous à travers vingt cinq siècles d’évolution chaotique (au sens que les mathématiques donnent désormais à ce mot) une ligne de force immuablement centrée sur l’Homme.

Je suis frappé de voir à quel point notre civilisation occidentale est portée par ce vecteur homocentrique. Complétée par les apports techno-managériaux romains, cette pensée grecque a façonné notre pensée, nos références et nos comportements au point que nous en sommes le plus souvent inconscients.

Par ailleurs, un courant de pensée né près du portique de l’agora d’Athènes, le portique peint (en grec "stoa poikilè", d’où dérive le nom de ce courant, le stoïcisme), a développé un puissant cheminement connu et compris jusqu’au sommet du pouvoir romain : l’empereur Hadrien a projeté Marc-Aurèle, tout jeune homme imprégné des principes du stoïcisme, vers l’imperium via l’incroyable fidélité d’Antonin le Pieux.

Hadrien, admirateur de la pensée grecque, a été un sujet favori de Marguerite Yourcenar, qui a recherché une compréhension de sa personnalité par une fréquentation assidue de sa villa (l’immense villa Adriana à Tivoli a été construite sur les plans et avec les interventions incessantes de l’empereur).

Comment ne pas voir dans le fait que Marguerite Yourcenar et Jacqueline de Romilly ont été les premières femmes élues à l’Académie française un signe de notre propre évolution mais aussi et surtout de reconnaissance de l’importance de nos bases de civilisation si parfaitement comprises par elles.

C’est pour moi un grand sujet de tristesse qu’elle ait eu, avant de disparaître, à connaître le spectacle désolant de l’abandon de l’enseignement du grec dans nos écoles.

Jean Charvoz